visites

 

PRÉFACE

 

 

Toutes les études s’accordent pour constater que les États-Unis sont en voie de latinisation. Avec 16,3 % de la population américaine en 2010 (soit 49 millions, sans compter les sans-papiers, estimés à 12 millions au minimum), les Hispaniques constituent la minorité la plus nombreuse des États-Unis[1]. Alors qu’ils ne représentaient que 4 % de la population américaine en 1960, les latinos ont détrôné les Noirs dans la position de première minorité en 2002[2]. Leur montée en puissance est due à une immigration continue mais aussi à une natalité très supérieure à la moyenne. Ces indicateurs laissent prévoir que la présence hispanique continuera à prendre de l’ampleur, au point de former, vers le milieu du siècle, près du tiers de la population américaine. En effet, d’ici 2025, les Hispaniques devraient constituer 21 % de la population totale et 30 % en 2050[3].

L’importance croissante des Hispaniques revêt une signification toute particulière, dans la mesure où elle a des incidences directes sur la société américaine dans sa globalité. Ses effets se font sentir tant dans les domaines politique, économique et culturel que dans le paysage religieux qui, aux États-Unis, a cette particularité d’être polymorphe et en constante mutation. On comprend ainsi que les rapports entre les latinos et la culture dominante (mainstream) soient un sujet de préoccupation majeure. L’une des grandes questions qui continuent d’alimenter le débat est de savoir si la présence hispanique est un atout ou une menace pour la culture américaine. Dans ce débat, Samuel Huntington s’était illustré en stigmatisant la culture hispanique, source, selon lui, du « brunissement » de la population américaine et, par là-même, de la dissolution de l’identité nationale[4].

Les Hispaniques, qui comptent quelque 70 % de catholiques, entretiennent des relations complexes avec l’Église catholique états-unienne, sujet auquel peu d’américanistes français se sont, jusqu’à présent, intéressés. C’est dire l’intérêt du présent ouvrage, où Agnès de Fraissinette pose un regard neuf et surtout plus attentif sur les difficultés qui émaillent ces rapports ainsi que les défis qui en résultent. Appuyée sur un solide travail de terrain, cette étude documentée et précise nous invite à revisiter et à réviser la place que les latinos occupent au sein de l’Église catholique. Agnès de Fraissinette fait preuve de discernement et de grande compétence pour expliquer en quoi ils représentent un enjeu majeur pour l’avenir du catholicisme américain.

Alors que le nombre d’Hispaniques vivant aux États-Unis ne cesse d’augmenter, le pourcentage de catholiques hispaniques est en déclin. Très justement, Agnès de Fraissinette met en avant le prosélytisme effréné des dénominations protestantes évangéliques comme facteur explicatif de cette perte constante de fidèles. Les chiffres le confirment : tous les ans, pas moins de 60 000 Hispaniques quittent l’Église catholique, car convertis par des Églises évangéliques, pentecôtistes et fondamentalistes. En tout, un million d’Hispaniques ont quitté l’Église catholique, au cours des trente dernières années. Il faut dire que cette « désertion » de l’Église catholique, n’a rien d’exceptionnel, puisqu’aux États-Unis le religieux est considéré comme un bien de consommation, soumis aux lois du marché (concurrence, offre et demande, marketing, publicité,…). Toujours est-il qu’à ce rythme, conclut Agnès de Fraissinette, la moitié de la population hispanique ne sera plus catholique dans 25 ans.

Outre l’attrait exercé par les évangéliques et les pentecôtistes, la fuite hors de l’Église catholique tient au fait que les Hispaniques y sont largement sous-représentés. S’ils demeurent en grande partie invisibles dans cette Église, c’est en raison de la discrimination dont ils sont l’objet. Non seulement les prêtres latinos sont peu présents tant dans les diocèses que dans les séminaires, mais encore la majorité des postes de commandement sont entre les mains de catholiques d’origine anglo-saxonne. Dans ces conditions, le rôle des Hispaniques consiste le plus souvent à exécuter les décisions émanant des échelons supérieurs de la hiérarchie. Pour expliquer cette « exclusion », Agnès de Fraissinette fait appel à l’histoire, notamment en rappelant que l’Église catholique nord-américaine fut bâtie autour de prêtres venant d’Europe – bien que historiquement les Hispaniques constituent le groupe le plus ancien des catholiques sur le territoire américain – et qu’elle s’identifia longtemps aux Irlandais et à la cause nationale irlandaise. Autre source de malaise et de tensions : l’existence de différence de classe sociale entre les membres de la communauté hispanique, touchés en grande partie par la pauvreté et les catholiques d’origine européenne qui appartiennent en majorité à la classe moyenne.

Face à ces difficultés, l’Église catholique a fini par se rendre à l’évidence : si elle n’arrive pas à répondre aux attentes des Hispaniques, elle risque de les voir fuir toujours plus nombreux vers d’autres religions. Alors, elle multiplie les prises de position, les initiatives et les actions en direction de la communauté hispanique. De même que tout candidat au sacerdoce doit apprendre l’espagnol, les Hispaniques se voient ouvrir des portes à la tête de l’Église catholique. L’adoption, entre autres, de la « pastorale de conjunto », qu’Agnès de Fraissinette explique d’une façon magistrale, est également révélatrice de l’intérêt des catholiques nord-américains pour la culture et l’identité hispaniques. Pour répondre au prosélytisme actif des innombrables dénominations protestantes, l’Église catholique s’est appropriée certains éléments du renouveau charismatique, issus du pentecôtisme.

En dépit de toutes les désaffections qu’a connues l’Église catholique, la minorité hispanique est en passe de devenir sa majorité. En 2020, les latinos constitueront plus de la moitié des catholiques des États-Unis. Autant dire que le sort de l’Église catholique est intimement lié à celui des immigrants hispaniques. C’est, en somme, le propos de ce livre qui sera lu avec profit non seulement par les spécialistes des civilisations états-unienne et latino-américaine, mais aussi par tous ceux que le fait religieux intéresse.

 

Mokhtar Ben Barka

Professeur d'histoire et de civilisation américaines

Université de Valenciennes

 

© Tous droits réservés



[1] « 2010 Census Data – 2010 Census », http://2010.census.gov/2010/census/data/

[2] Laurence Monroe, États-Unis. La métamorphose hispanique, Éditions du Cerf, 2008, p. 11.

[3] Voir Laird W. Bergad & Herbert S. Klein, Hispanics in the United States, Cambridge University Press, 2010.

[4] Samuel Huntington, Who Are We: The Challenges to America’s National Identity, Simon & Schuster, 2004.